«Je n’ai pas les mots pour répondre à la question de Jaurès à savoir : “l’humanité n’existe pas encore ou elle existe à peine…” Je pense que l’on mesure le degré de civilisation au degré d’émancipation de l’être humain, comme le disait lui-même Jean Jaurès.
Mais ce sont mes dessins qui parlent le mieux. Ils parlent à ma place, en fait, de cette question. Tout au long de mon œuvre, tout mon travail est fondé sur cela. L’utilisation du dessin me permet de revenir aux origines. Le dessin, à la différence du reste, a un parti pris permanent pour l’humanité, pour l’origine du monde. Une peinture est marquée par le temps alors que le dessin n’a pas de temporalité. Dans le dessin, il y a une présence de l’homme qui est comme une évidence. Le dessin, le papier que j’utilise, le fusain, tous ces éléments montrent le côté éphémère de toute chose. Mes dessins sur ce papier très particulier, si dégradable, je sais par avance, qu’ils vont disparaître. À travers cette démarche, c’est finalement toute l’histoire de l’humanité, de l’humain qui est exposé. On est amené à disparaître. Cette photo prise à Hiroshima où l’on voit sur un mur l’ombre d’un homme qui a été désintégré par la bombe atomique annonce que l’homme peut détruire l’homme. C’est une image emblématique, qui a porté inconsciemment mon travail dès le départ, c’est-à-dire la trace laissée par cet homme pulvérisé, mais aussi son absence.L’humanité existe-t-elle ? En tout cas, il faut répondre à ce défi.
Pour mon travail sur la Commune de Paris, je me suis rendu compte qu’il y avait une grande contradiction à présenter ce travail dans une galerie, comme n’importe quelle exposition. La Commune de Paris, il fallait l’inscrire dans les lieux de la capitale, dans le réel. C’est comme cela que j’ai investi les lieux qui avaient marqué cette histoire. J’ai exposé mon travail au Père-Lachaise, sur le mur des Fédérés, sur les escaliers du Sacré-Cœur, mais aussi sur les quais de Seine, là où en 1961 on avait jeté des Algériens à la Seine. En inscrivant mes images dans un lieu, je stigmatisais ces lieux et l’histoire. Mon travail n’est pas un refus des galeries, c’est utiliser les lieux pour le potentiel poétique qu’ils portent en eux. J’utilise le réel comme matériau poétique. Un autre travail à l’époque m’a amené à réfléchir sur le monde du travail et ses souffrances. Pour le Salon de la jeune peinture, à qui on n’avait accordé que douze jours d’exposition, je me suis servi de ces douze jours comme d’un élément dramatique. Les statistiques expliquaient qu’il y avait treize morts par jour à cause des accidents du travail. J’ai donc demandé une salle entière pour y mettre une installation. C’était un homme anonyme et j’ai apposé sur les murs le nombre de ceux qui allaient mourir d’accident du travail durant ces douze jours. L’ampleur de l’hécatombe se voyait donc, mais s’exprimait aussi encore plus par le fait qu’il n’y avait que douze jours. C’est très court !
C’est vrai qu’à la vue de tout cela, on peut se poser encore et toujours la question de Jean Jaurès et encore plus quand une ville comme Nice, cité de Garibaldi et Blanqui, décide comme en 1974 d’être jumelée avec Le Cap en Afrique du Sud. Nous étions en plein régime d’apartheid et Nice devenait la seule ville du monde à être jumelée avec une ville d’Afrique du Sud. J’étais consterné que “Ma ville !” devienne le lieu de manifestations glorifiant un régime comme celui-là. J’ai donc décidé de dessiner une famille noire que l’on voit à travers des barbelés. J’ai collé toutes ces images depuis la mairie de Nice jusqu’au stade où les Springboks allaient se produire. J’ai reçu des messages de soutien du Comité spécial des Nations unies contre l’apartheid.
À sa libération, j’ai rencontré Nelson Mandela grâce à l’association des Artistes du monde contre l’apartheid, dont je faisais partie. Mon travail, c’est faire œuvre de la situation ! Je ne suis pas un artiste de commande. Mes commandes sont celles que la société porte en elle et que je me dois de réaliser. L’art se développe trop souvent à cent lieux des gens, de la société. Je ne crois pas que cela soit le rôle de l’artiste. J’ai aussi travaillé sur la ville de Calais, où le chômage s’installait durablement, où les marchands de sommeil commençaient à pulluler. J’ai travaillé encore sur l’idée du travail qui use et finit par détruire l’organisme petit à petit de manière insidieuse. C’était à Grenoble, dans des grandes entreprises.
Sur les murs où j’expose, il y a la trace de la vie des gens comme ceux expulsés de chez eux. Il y a une très grande violence en cela. Une inhumanité dans le fait de faire partir des gens, de détruire leurs immeubles – de voir ensuite à nu les murs où des gens ont vécu, le papier peint de leur salon – pour construire des hôtels ultramodernes en lieu et place. Je me suis servi de ces éléments pour y poser mes dessins. Ceux d’une famille partant. J’ai aussi traité du sida. Je l’ai fait en Afrique du Sud, qui est très touchée. Il fallait vaincre cette pandémie, il fallait faire de cette maladie une grande cause nationale comme l’avait été la lutte contre l’apartheid. Cette photo d’un homme qui portait une enfant tuée à Soweto lors d’émeutes a inspiré mon travail. Elle est devenue une femme qui porte un homme malade du sida. Elle peut être la mère, la sœur, mais elle est le pilier du destin sur qui tout repose. L’humanité existe-t-elle ? Elle est sans doute à construire et il ne faut cesser de témoigner de cela. »
Ernest Pigon-Ernest